La philosophie des arts martiaux

Par Otake • 27 avr 2009 • Catégorie: Mondo

Philosophie

L’étymologie du mot, d’origine grecque : philo, « j’aime » ; sophia, « sagesse »,
définit la philosophie comme l’ « amour de la sagesse ». Que faut-il entendre par cette sagesse,
que les Latins nommeront « sapientia » ? « Selon la définition des anciens philosophes,
dira Cicéron, c’est la science (ou connaissance exacte et approfondie) des choses divines et humaines, ainsi
que des principes sur lesquels elles reposent. » Or nulle autre activité, dans la cité des hommes, n’affiche
un projet aussi ambitieux. Dès lors, philosophes et non-philosophes s’accordent implicitement sur cette idée que si la
philosophie est possible, si elle n’est pas un vain mot, elle doit faire du philosophe un être qui a quelque rapport avec
l’intelligence divine, étant entendu que le « divin » est une notion qui oscille entre le religieux et le
profane au gré des idées et des époques.

Philosophie et religion

Loin de s’ignorer, la philosophie et la religion, ces deux grandes productions de la pensée et de l’histoire humaines, n’ont cessé de se mesurer l’une à l’autre,
s’affrontant avec des armes différentes (raison et révélation), sur un même champ de bataille, infiniment vaste : celui des choses divines et humaines,
et des principes qui les fondent ou les maintiennent. De sorte qu’aux divers moments de l’histoire il y a toujours eu, entre philosophie et religion,
conflit ouvert ou latent, ou attraction réciproque, voire dissolution intégrale de l’une des deux dans l’autre.

Ju-Jutsu et bouddhisme zen sont historiquement liés et les marques du zen impriment toujours de façon sensible la pratique de cet art martial.
Quant à savoir si le zen est une philosophie ou une religion, les spécialistes fournissent généralement une réponse plutôt ambiguë.
Toujours est-il que le zen s’appuie sur une philosophie qui a su séduire de nombreux occidentaux grâce à ses principes de tolérance et
d’humilité, ses multiples liaisons avec les arts traditionnels japonais et l’impression de sérénité qui s’en dégage.

Naissance des systèmes philosophiques

Socrate est — comme le dit l’oracle — le plus sage des Grecs, parce qu’il sait qu’il ne sait rien, tandis que les autres croient savoir.
Ils ignorent surtout qu’ils n’ont pas à recevoir la vérité de quelqu’un d’autre.

C’est ce qu’illustre, dans un dialogue de Platon, le Ménon, le célèbre exemple du petit esclave qui, sans avoir jamais étudié,
trouve tout seul la solution d’un problème de géométrie, guidé seulement par les questions opportunes de Socrate.
En un temps qui séparait absolument les hommes libres des esclaves, la sagesse socratique enseigne ainsi que la vérité s’offre à tous,
sans appartenir à personne en particulier, fût-il Socrate. Car celui-ci prétend seulement accoucher les esprits, comme sa
mère — la sage-femme Phénarète — accouchait les corps. Avec Socrate, la philosophie « descendue du ciel
sur la terre », comme dira Cicéron, s’annonce donc, en premier lieu, comme le refus de l’opinion et des préjugés auxquels le plus
grand nombre souscrit aveuglément, sans y avoir réfléchi. De plus, les seules ressources humaines, telles qu’elles se trouvent en chacun,
doivent suffire pour nous guider sagement dans nos recherches et nous procurer le salut. De tels principes, caractéristiques d’un humanisme
de la raison, s’imposeront désormais à toute doctrine philosophique digne de ce nom.
Ainsi, la philosophie est-elle l’art de construire sa propre pensée. Elle est émancipation, pas assujettissement.

Mais, avec la mort de Socrate, la philosophie n’a pas dit son dernier mot. Les systèmes philosophiques vont s’accumuler,
à commencer par le socratisme, en contradiction flagrante avec la volonté de Socrate de se soustraire à toute influence.
Platonisme, existentialisme, kantisme, matérialisme, stoïcisme, cartésianisme, etc., les systèmes ou doctrines philosophiques
qui encombrent les livres des étudiants sont, aujourd’hui, innombrables. Toutes ces doctrines ont, ou ont eu en leur temps, la prétention
de guider efficacement notre pensée. D’ailleurs, l’enseignement de la philosophie dans nos écoles ne nous incite guère à élaborer
des pensées novatrices ; les étudiants s’apparentent trop souvent à de vulgaires catalogues de citations. Réussir les examens constitue
la principale motivation au détriment d’une véritable construction de la pensée philosophique. La connaissance des auteurs doit être un
support, pas une fin. Pire, ceux-ci sont fréquemment présentés au travers du prisme déformant du consensus académique ; certains auteurs
encensés par la communauté intellectuelle d’une époque sont vilipendés par la même communauté d’une autre époque.
L’étudiant ne peut que se conformer à ce dictat.

Il convient de stimuler l’esprit, pas de l’enfermer dans un comportement doctrinal. Pourtant, il existe d’excellents professeurs
de philosophie mais le bilan que l’on tire de l’examen des souvenirs de lycée suggère que nous sommes très peu nombreux
à les avoir rencontrés. Cela est regrettable, car si chacun était capable de se poser les questions de fond, on verrait sans doute moins
souvent les individus se comporter de façon aberrante, moutonnière et irresponsable. On ne soulignera jamais assez le
caractère utilitaire de la philosophie. Un exemple : disserter sur l’éducation, se demander ce que recouvre l’expression
"élever un enfant" sont des réflexions nécessaires à tout procréateur ou éducateur. Malheureusement, il est évident
que la majorité des gens concernés se contente de faire "comme tout le monde". Or, "élever un enfant" signifie
in fine le rendre adulte, c’est-à-dire responsable et autonome. C’est exactement le contraire que font de très nombreux parents
qui refusent de conférer ces qualités à leurs enfants sous le prétexte fallacieux de les aider. Ainsi, beaucoup de jeunes gens de vingt
ans et plus sont-ils incapables de s’inscrire seuls dans une école, de chercher un job d’été ou de prendre une quelconque initiative.

Philosopher n’est pas se poser des questions oiseuses ; c’est établir les fondements sur lesquels l’action quotidienne va pouvoir
se développer efficacement ; c’est se donner les moyens d’agir avec "sagesse".

Arts martiaux

Étymologiquement « arts de guerre » dans l’acception la plus courante, mais traduit « arts de paix »
par les érudits, les arts martiaux (« budo » en japonais) ne concernent pas les armées pour lesquelles on parle plus
volontiers de « stratégie militaire ». Le terme « art » nous renvoie à technique, artiste ou artisan et donc à l’individu.

Leur nom est souvent accouplé au suffixe « do » qui signifie « voie » (karaté do, judo, aïkido, etc.).
Voie vers l’épanouissement, le bonheur ou la sagesse ; concepts ayant tous des liens étroits, sagesse nous renvoyant directement à « philosophie ».

Quelle est donc la particularité des arts martiaux qui leur permet d’être un véhicule vers la sagesse ? Quelle différence entre l’art martial et le sport de combat ?

L’art martial est un ensemble de réponses à une agression éventuelle qui menacerait notre intégrité physique, voire notre vie.
Aucune règle ne régit cette agression qui peut être perpétrée par plusieurs individus éventuellement armés et la riposte peut
aller jusqu’à la mort des agresseurs si le contexte l’exige. Cette absence de limites est la marque essentielle de l’art martial.
Le simple aménagement de celui-ci en vue de la compétition ou la présentation édulcorée que certains éducateurs en font aux enfants
dans un but pédagogique lui font perdre ce côté extrême ; il est devenu un sport de combat. (Constatons, à propos de la valeur pédagogique,
que la violence se rencontre souvent dans les salles de sport de combat, jamais dans les vrais dojo d’arts martiaux.) Or,
la philosophie a une prédilection pour les grandes questions existentielles ; celles qui touchent à la vie et à la mort.
Comment pourrait-on s’entraîner durement comme si la mort nous guettait à chaque tournant sans nous poser de questions sur le
fondement de cette démarche ? Initialement simple méthode d’autodéfense, l’art martial, comme la peine de mort ou l’euthanasie,
ne pouvait éviter de se confronter à la pensée philosophique.

De plus, l’art martial a pour vocation de servir à n’importe quel moment de notre existence. Sa portée dépasse de très loin
le cadre restreint de l’entraînement. Ainsi devient-il un véritable mode de vie qui soulève une kyrielle de questions car les
répercussions sur le comportement quotidien sont multiples. Elles ne pourront recevoir de réponses satisfaisantes qu’à l’aide d’une philosophie cohérente.

Pages: 1 2

Otake est le webmaster de ReiOkami
Tous les posts de Otake

Commenter l'article

Laisser un commentaire ou envoyer une note à l'auteur
  1. (obligatoire)
  2. (Un email valide est requis)
  3. (obligatoire)
  4. Envoyer
  5. Captcha