Technique et efficacité

Par Otake • 27 avr 2009 • Catégorie: Mondo

Tous les experts d’arts martiaux, quels qu’ils soient, revendiquent l’efficacité comme composante essentielle de leur discipline. Pourtant, une observation comparative met en évidence des différences notables qui doivent, dans la réalité, aboutir à des résultats sensiblement différents. Il convient donc de s’interroger sur les buts visés par chaque art martial afin de ne comparer que des techniques dont l’objectif est similaire. Dans cette optique, la meilleure technique est celle qui permet d’atteindre exactement l’objectif préalablement défini.

En karaté, kendo ou iaïdo, l’efficacité absolue est souvent définie comme étant la capacité de mettre K.O. ou de tuer l’adversaire d’un seul coup : c’est le fameux « chi mei ». Ces disciplines ont donc privilégié les techniques de frappe rapides, précises et décisives. Certaines, tel l’aïkido, recherchent plutôt la dissuasion ; en projetant l’adversaire au sol ou en lui infligeant une violente douleur, par luxation par exemple. D’autres se spécialisent dans le contrôle et l’immobilisation comme le judo ou le shin-na. Quelques unes ne se préoccupent pas ou peu de l’adversaire. Elles partent du principe que « l’ennemi est en soi » et recherchent le perfectionnement de l’individu en développant certaines capacités : mobilisation et canalisation de l’énergie, travail sur les états de conscience, etc. Ce sont les arts martiaux dits « internes » comme le taï-chi-chuan ou le qi-gong.

L’homme n’est pas un robot programmé pour la réalisation d’une tâche unique ; ses objectifs peuvent varier en fonction des circonstances et il est même indispensable qu’il sache s’adapter. Un art martial ne répondant qu’à une seule problématique ne peut en aucune manière satisfaire les aspirations d’un homme, ou d’une femme, intelligent et responsable. Si l’on peut motiver des enfants avec un ersatz d’art martial et quelques médailles, l’adulte, même débutant a besoin de sentir qu’il pénètre dans un univers technique riche et passionnant lui offrant une panoplie complète de réponses aux sollicitations agressives de la vie moderne.

Quelles sont donc les désirs de l’individu adulte et sensé ? Fondamentalement nous désirons tous être heureux ; cela se traduit par des relations harmonieuses avec autrui (et aussi avec soi-même comme nous l’avons déjà montré dans de précédentes lettres). Quand survient l’agressivité nous souhaitons disposer des moyens pour y mettre fin. L’art martial s’inscrit fort bien dans cette perspective. Mais cette agressivité peut être le fait de terroristes qui commencent à éliminer leurs otages, d’un sadique qui tente de commettre un viol, d’un voleur qui souhaite vous soulager du poids de votre portefeuille ou de votre sac à main, d’un gamin qui se croit tout permis, d’un forcené dont les fonctions mentales sont altérées ou d’un automobiliste irascible. Un art martial complet se doit de répondre à toutes ces éventualités. Cependant, l’agressivité peut aussi venir de nous-mêmes notamment lorsque nous avons peur. C’est pourquoi il ne faut pas dissocier l’interne et l’externe et trouver une pratique joignant harmonieusement les deux facettes de l’art martial.

Malheureusement, aujourd’hui, aucun art martial ne recouvre l’ensemble de cet inventaire. C’est ce qui explique que peu d’adultes soient durablement conquis par une pratique martiale quelle qu’elle soit. Il est donc nécessaire de compléter un art martial ou d’en réunir plusieurs en évitant les incompatibilités techniques ou philosophiques. C’est ce qu’avait entrepris Soke Shogo KUNIBA avant sa disparition prématurée en 1992. Le goshin budo devait compléter harmonieusement le karaté pour aboutir à un ensemble de techniques martiales sans lacune ni redondance.

Que doit-on attendre de cet art martial idéal offrant une efficacité absolue ?

Dissuasion psychologique

Il faut se souvenir que le terme « budo », qui se traduit couramment « art martial », a pour traduction littérale « arrêter les lances » donc l’idée de mettre fin au conflit. Notre budo idéal doit en premier lieu éviter la naissance des conflits ou, à tout le moins, permettre la résolution pacifique de ceux-ci.

  • L’attitude, premier élément de la relation à autrui, est une composante importante de la dissuasion. S’il est vrai que les hommes grands et forts sont moins souvent agressés que les autres, la corpulence n’est pas le seul critère de cette dissuasion ; le maintien, le port de tête, le regard, la démarche, la gestuelle, les réactions y contribuent assez largement. Il existe un profil type du candidat (ou de la candidate) à l’agression, or quelques années de pratique d’un art martial peuvent métamorphoser un individu.
  • Ensuite, la peur étant la principale source de l’agressivité, il convient de parvenir à la contenir, voire à l’éradiquer (voir la lettre N° 8 sur la peur) pour éviter les réactions intempestives et ne pas devenir soi-même, et souvent à son insu, un agresseur. J’ai connu une jeune femme, charmante au demeurant, incapable de passer plus d’une semaine sans subir une agression. La vérité m’est apparue quand j’ai compris qu’elle dissimulait ses angoisses dans des attitudes provocatrices et des réactions particulièrement belliqueuses. L’agresseur, c’était elle. Une observation s’impose à ce stade : j’ai vu plusieurs fois des instructeurs gifler des combattants pour les dynamiser. L’entraîneur qui prépare ses athlètes à la compétition n’atteint pas toujours ces extrémités, mais il a quand même besoin de développer leur agressivité car, correctement canalisée, elle sera le moteur de leurs performances. De ce point de vue, et ce n’est pas le seul, la compétition est totalement antinomique avec la sérénité que recherche tout véritable artiste martial.
  • De plus, développer une excellente qualité d’observation est indispensable, mais très lié à la maîtrise des émotions, donc de la peur, pour espérer gérer correctement une situation de conflit. En effet, résoudre un problème ne peut se faire que lorsque l’on en a parfaitement perçu les éléments constitutifs ; à défaut, la réponse n’est jamais appropriée. Si l’observation est correcte, précise et sans a priori, le choix de la réponse, comportementale, verbale ou physique sera évident et juste. L’entraînement devra donc être suffisamment riche pour que ce travail d’observation ne se cantonne pas à quelques situations stéréotypées : un seul adversaire, de face, qui respecte toujours les mêmes règles, etc. Il devra aussi mettre en évidence la nécessité d’arriver à une complète vacuité de l’esprit, donc à la disparition de toute angoisse ou idée préconçue, pour que l’observation suivie de la prise de décision soient précises et adéquates.

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